25 septembre 2009

La grand pitié de l'orientalisme

    L'apprentissage de la passivité, je ne vois rien de plus contraire à nos habitudes. (L'époque moderne commence avec deux hystériques : Don Quichotte et Martin Luther.) (...) Le Taoïsme m'apparaît comme le premier et le dernier mot de la sagesse : j'y suis pourtant réfractaire, mes instincts le refusent, comme ils refusent de subir quoi que ce soit, tant pèse sur nous l'hérédité de la rébellion. Notre mal ? Des siècles d'attention au temps, d'idolâtrie du devenir. (...)
    Lorsque à tout bout de champ vous nous opposez "l'absolu", vous affectez un petit air profond, inaccessible, comme si vous vous débattiez dans un monde lointain, avec une lumière, avec des ténèbres qui vous appartiennent, maîtres d'un royaume auquel nul en dehors de vous ne pourra aborder. Vous nous dispensez, à nous autres mortels, quelques bribes des grandes découvertes que vous venez d'y effectuer, quelques restes de vos prospections. Mais toutes vos peines n'aboutissent qu'à vous faire lâcher ce pauvre vocable, fruit de vos lectures, de votre docte frivolité, de votre néant livresque et de vos angoisses d'emprunt. (...)
    Voués à des formes dégradées de sagesse, malades de la durée, en lutte avec cette infirmité qui nous rebute autant qu'elle nous séduit, en lutte avec le temps, nous sommes constitués d'éléments qui tous concourent à faire de nous des rebelles partagés entre un appel mystique qui n'a aucun lien avec l'histoire et un rêve sanguinaire qui en est le symbole et le nimbe.

                       E. M. Cioran, "Penser contre soi" in La tentation d'exister, 1956

Posté par Cincinnatus à 17:42:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur La grand pitié de l'orientalisme

Nouveau commentaire